30 novembre 2008

Lung Tam

Lung Tam est une commune hmong du Nord Viet Nam (province de Ha Giang, district de Quan Ba). Comprenant de 800 à 1000 habitants, le village situé non loin de la rivière Mien appartient à une zone assez pauvre du pays. Il possède un dispensaire et une école primaire et vit sous l’administration mise en place par le gouvernement. Aux cultures et à l’élevage traditionnels, s’est ajoutée une coopérative textile, qui fait partie des « curiosités » que les agences montrent aux touristes traversant la région. En fait, cette coopérative est un élément du plan tendant à renforcer l’autonomie et le potentiel économique de la région. Le tissage du chanvre, cultivé et préparé sur place, fait partie d’une longue tradition des hmongs occupant cette région. Mais, cette pratique pourrait s’éteindre si elle n’était pas stimulée à la fois par les autorités et des ONG, qui favorisent le développement et la vente des produits locaux moyennant certaines concessions au marketing, comme, à la base, l’élargissement des bandes de tissage, puis la fabrication d’objets demandés par les clients étrangers (des fourres de coussins, par exemple). Ces objets sont ensuite vendus dans les villes du pays d’abord (à Hanoi, au musée d’ethnographie et dans les boutiques d’artisanat local), puis à l’étranger, en partie par les ONG qui soutiennent le projet. Les ONG en question essayent aussi de contribuer à la lutte contre la déforestation en fournissant des petits fourneaux consommant moins de bois qu’avec les pratiques traditionnelles (on doit toutefois à la vérité de signaler que, lors de nos visites, nous n’avons jamais observé les dits engins). Les organismes cités font également la promotion de la plantation d’arbres pour la production de bois d’une part, de fruits d’autre part.


Documentation :

1. Nguyen Van Huy : Mosaïque culturelle des ethnies du Vietnam. Maison d’édition de l’Education. Hanoi, 1999.

2. The Hmong in Vietnam. VNA Publishing House. Ha Noi, 2005.

3. PF. Lung Tam 2008 (Vidéo). Statinfo. Neuchâtel, 2008.

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16 février 2008

Pierre Banderet (1919 - 2008)

Ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ont découvert l’avis mortuaire de Pierre Banderet dans le journal l’Express de Neuchâtel se sont demandés s’il s’agissait bien de l’éminent professeur qu’ils avaient connu, tant il est vrai que l’absence d’annonce par l’Université (UNINE) et la Faculté des Sciences pouvait lais­ser planer le doute sur l’identité du défunt. Mais c’était bien de lui qu’il s’agissait, di­recteur du centre de calcul de Brown Boveri à Baden jusqu’à son arrivée comme professeur et chef du centre de calcul de l’UNINE en 1967. Il devait y enseigner l’analyse numérique et l’informatique (avant même que ce dernier concept soit ap­paru) jusqu’en 1985. Le quotidien local et l’Université ont publié une biographie rédi­gée par un de ses anciens collègues, biographie à laquelle on peut se référer sur Internet.

Pour nous, ce sont un peu des flashes qui viennent éclairer certains recoins de notre mémoire au souvenir de Pierre Banderet. Que ce soit dans le centre de Clos-Brochet puis au Mail, il nous avait toujours reçus comme enseignants du se­condaire avec nos élèves ou en quête de perfectionnement.

* * *

Initiant des gymnasiens à quelques rudiments de Fortran appliqués aux mathé­matiques, nous étions accueillis en groupe au centre de calcul pour y perforer des cartes, puis tester les programmes rédigés par les élèves, opération fort dépri­mante tant les retours pour erreur étaient fréquents. Mais, Pierre Banderet était là, toujours prêt à faire des suggestions et à guider les uns et les autres. Même s’il n’était pas inspiré par une vocation pédagogique, sa force de conviction et sa pas­sion pour les sujets qu’il animait se transmettaient à nos élèves. Enfin, il était aussi celui qui paraissait détenir les secrets de la boîte noire et magique que fut longtemps, pour tous, l’IBM 1130, fleuron du Centre de calcul.

* * *

Les enseignants bénéficiaient aussi de son appui et de ses conseils, soit à travers des « cours », soit lors de séminaires. Un de ceux-ci s’était tenu autour de l’ouvrage Computer Science, qui faisait autorité à l’époque. Ce textbook proposait des exercices que nous nous efforcions de décortiquer en groupe d’abord, puis cha­cun de son côté à l’aide des moyens dont nos écoles commençaient de s’équiper. Nous revenions ensuite, parfois un peu penauds, quêter l’avis et les suggestions que nous offrait Pierre Banderet. Ainsi, avons-nous pu, à l’aide de la Wang 600 du Gym­nase cantonal de Neuchâtel, traiter un problème d’entassement de cubes, suivant un long programme rédigé dans le langage "quasi machine" de cet instrument.

* * *

Une dernière vision de Pierre Banderet nous avait fortement impressionné. C’est quand nous l’avions rencontré dans les couloirs de l’Hôpital de la Providence, poussant avec douceur et précision le lit où gisait son épouse. Sur son visage se lisait à la fois l’inquiétude et l’attention qu’il vouait à sa femme, dont le destin était en train de se nouer…

21 février 2007

Gabon

De la Suisse au Gabon :

Rencontre de civilisations au bord de l’Ogowé

Sur les traces de Bertha et Etienne Favre (1897-1898)

Sous un titre voisin avait paru en 2002 une première mono­graphie relatant le passage de Bertha et Etienne Favre, artisans-missionnaires au Gabon, sur les bords de l’Ogooué et plus préci­sément à Talagouga. Cette monographie incluait déjà une analyse de la situation dans un contexte plus général et ne se résumait pas à la simple narration des aventures d’un jeune couple neu­châtelois en Afrique. Une première réédition en 2003 avait permis de com­pléter certaines informations en tenant compte des réac­tions des lecteurs. La parution d’un article dans la Revue histori­que neu­châteloise[1] en 2004 allait ouvrir le champ de la discus­sion en y mêlant plus directement les Africains. En effet, décou­vrant en couverture de la dite revue l’une ou l’autre représenta­tion d’un ancêtre, ils ont réagi tant auprès de la rédactrice, Ma­dame Nata­cha Aubert, que de l’auteur. Sans que le thème de la monographie ait fondamentalement changé, l’éclairage en a été suffisamment modifié pour justifier un changement du titre, de­venu Rencontre de civilisations, tant il est vrai que si mission­naires et coloniaux de la fin du XIXe siècle étaient sûrs d’apporter la civilisation à des païens et des sauvages, les plus ouverts ont découvert en Afrique d’autres civilisations dont nos musées d’ethnographie gardent la trace. En l’occurrence, il s’agissait des myéné (incluant les mpongwé et les galoa) et des fang. Grâce à ces nouvelles collabo­rations (Monsieur Pascal Ndjavé de Libre­ville, en particulier), mais aussi avec le soutien d’informateurs plus anciens (Monsieur Claude Laplace de Orthez, entre autres) nous avons pu prolonger et compléter notre étude qui s’est, de plus, améliorée par l’inclusion de photographies en noir et blanc (l’ouvrage conti­nuant à être accompagné d’un CD-Rom d’images).

L’ouvrage de 250 pages, illustré de 65 photographies et car­tes, continue à être publié par Statinfo à Neuchâtel.

Bôle, janvier 2007 Pierre Favre



[1] P.Favre, Neuchâtel et la mission protestante au Gabon à la fin du XIXe siècle. Revue Historique Neuchâteloise 4/2004, Neuchâtel.

Vietnam

Viet Nam : du musée à l’homme

Les populations de montagne

En 1997, une rencontre de famille dans un Saigon moins vaste et moins touristique qu’aujourd’hui allait nous faire découvrir des hommes et des femmes aussi divers qu’attachants, au point de nous inciter à explorer plus avant les diverses facettes du Viet Nam en y revenant souvent. Sans tou­jours échapper aux contraintes des organismes dédiés aux visites orga­nisées pour étrangers, nous avons pourtant, dès le premier contact, perçu le côté particulier et partiellement dissident des populations de montagne. C’était à Dalat, ville de repos et d’altitude, où nous avions ressenti une cer­taine tension qui se traduisait par des zones interdites et des contrôles poli­ciers ren­forcés ; au marché, nous avions pourtant rencontré de sympathi­ques représentants des ethnies locales qui tentaient d’y vendre leur produc­tion artisanale.

Plus tard, Hanoï nous avait montré le métissage entre les Kinh d’origine et les populations de montagne, qui, en particulier, défilaient au mausolée de l’oncle Ho ou dans son ancienne résidence non loin de la pa­gode au pilier unique. L’accès à la montagne (Sapa, par Lao Cai) dès 2003 nous a permis enfin un contact plus direct avec les ethnies minoritaires, nous montrant également les dangers d’une exploitation touristique intense. Nous avions en même temps détecté la volonté d’indépendance et de défense de leur spécificité qui animait les habitants de ces hautes régions.

En 2006, deux explorations successives au nord-ouest puis au nord-est du pays[1] allaient nous faire sortir des circuits organisés standard et nous amener à nuancer certaines de nos opinions, tout en les confrontant avec celles exprimées, par exemple, dans les musées d’ethnographie. Disposant dès ce moment d’une abondante iconographie à travers des vidéos, des photographies numériques et des documents recueillis sur Internet, nous avons été amenés à produire une première publication en 2006 déjà, avec le même titre géné­ral, complété du sous-titre « Les Montagnards sont là ! ».

De nouveaux éléments recueillis sur place et à travers une recherche menée de Neuchâtel nous ont permis d’approfondir encore le sujet et de le com­pléter sur plusieurs points. Publiée avec le sous-titre « Les populations de montagne », la nouvelle monographie compte finalement 116 pages et plus de 130 illus­trations et cartes.

Bôle, février 2007 Pierre Favre

Viet Nam : du musée à l’homme / Les populations de montagne

Les Editions du Pouet Carre, Neuchâtel.



[1] Assortis d’un bref passage sur les Hauts-Plateaux.

28 décembre 2006


Visite d’écoles dans le nord-est du Viet Nam

A l’occasion d’un voyage qui se voulait à la fois exploratoire (dans des régions qui nous étaient jusqu’alors inconnues) et ethnologique, les visiteurs suisses ont eu contact brièvement avec trois écoles qui, à des degrés divers accueillent des enfants des ethnies minoritaires.

Dans la première, une école primaire de 320 élèves située à Hieu Ha (1) (entre le lac Babé et Cao Bang), nous avons ren­contré la directrice qui a volontiers répondu à nos questions, par exemple sur la santé des élèves. Ceux-ci sont soumis à un sys­tème de contrôle semblable à celui des pays européens avec leur concept de méde­cine scolaire. Comme partout, on vérifie la taille et le poids, on procède à des vacci­nations et avant le début de la sco­larité ( ?) le médecin procède à un examen géné­ral et visite de dépistage. Les infir­mières scolaires sont en fait celles des dispensai­res, qui constituent le premier éche­lon du système sanitaire (2). Ce sont elles qui effec­tuent certains actes comme, par exemple, la distribution de produits antiparasitaires (deux fois par an contre les para­sites intestinaux).


On assiste à une leçon très frontale (mais que se passe-t-il quand il n’y a pas de vi­siteurs ?) dans une classe de cinquième d’effectif inférieur à 30 ; la leçon est consa­crée à la division et s’appuie sur l’usage d’un manuel avec exemples et problèmes (ces derniers nous échappent pour des raisons évidentes de méconnaissance de la langue). Les enfants ont des âges différents car ceux qui viennent de loin n’ont pas pu commencer l’école vers six-sept ans comme c’est la règle. Chaque enfant pos­sède un livre (de qualité médiocre, mais il est là) et un cahier, qui nous paraît tenu de façon très inégale (rappelons que, pour les enfants des ethnies minoritaires le viet­namien est une langue étrangère appartenant à un autre groupe linguistique). Les enfants, curieusement, lèvent la main en maintenant le coude sur la table et les doits écartés). Peut-être stimulés par notre présence, ils sont nombreux à vouloir répondre aux questions de l’institutrice (nous n’avons pas eu de contact avec celle-ci).



Il n’y a, bien entendu, pas d’ordinateur dans l’école et le seul autre manuel que nous examinons concerne le dessin ; on y apprend à analyser les formes, comme celle des feuilles d’arbres, et l’on donne aussi des sujets et modèles, comme le lac de Hoan Kiem ou des statues d’hommes célèbres ; on ne sait pas de quel matériel les élèves disposent ici, mais, à d’autres endroits, on a vu des réalisations à la gouache (quant à nous, nous leur apportons des crayons de couleur).


La deuxième école de notre circuit était située non loin de Bao Lac. Cette pe­tite institu­tion de quatre classes est dédiée à l’ethnie dao (3), bien représentée à cet endroit. Nous avons été fort bien reçus par quatre institutrices kinh, qui sont au bé­néfice d’un contrat particulier de quelques années pour travailler dans ce qui paraît être des conditions difficiles par l’isolement des lieux. L’enseignement se fait en viet­namien ; il ne semble pas (mais nous étions incapables de le contrôler) que des le­çons soient consacrées à la langue dao. Pour nous, ce fut toutefois l’établissement le plus sympathique de ceux visités. Les enseignantes, à l’aimable profil, paraissaient aussi heureuses de nous rencontrer que leurs élèves, dont les parents ou d’autres membres de la communauté assistaient de plus ou moins près à nos contacts avec l’école. Dans les classes elles-mêmes, nous avons constaté la présence de deux ordres : une groupe fait face à un pupitre et un tableau noir, alors que l’autre groupe leur tourne le dos et a lui aussi droit à un pupitre et un tableau noir ; l’institutrice, quant à elle, passe d’un côté à l’autre au gré des diverses parties de la leçon. Les classes abritent aussi du matériel pour le protéger du vol ; on y découvre ainsi aussi bien des plaques de fibro-ciment pour le toit que des motocyclettes (probablement celles des enseignantes.



Si l’enseignement est frontal, les petits effectifs permettent de meilleurs contacts avec les élèves, contacts renforcés par le dynamisme du corps enseignant. Comme le montrent les images, trois des classes sont dans une construction en dur, alors que la quatrième est une annexe en planches accolée au bâtiment principal



Les jeunes mamans viennent au spectacle avec leurs enfants plus jeunes et c’est à qui se fera photographier pour se voir ensuite sur l’écran de l’appareil numérique. Tout ce monde aimerait que nous restions pour manger à midi, mais ce n’est pas dans les plans et, faute de mieux nous buvons de l’eau bouillie encore douce.



A 16 km de Quan Ba, on est en pays hmong et c’est là que nous découvrons une troisième école primaire avec trois classes dans la construction en dur et une quatrième classe non loin dans un hangar de planches qui pourrait aussi bien servir de garage.



Le schéma d’enseignement et les manuels sont les mêmes que dans les écoles pré­cédentes. On rencontre là par hasard des candidates institutrices en formation péda­gogique avec leur maître de didactique. Les futures enseignantes intimidées passent à tour de rôle au tableau pour esquisser un bout de leçon, pendant que la responsa­ble prend force notes. Comme ailleurs, les gens sont souriants, alors que notre pas­sage suscite la curiosité chez les habitants qui s’approchent de l’école pour nous observer.





[1] Elle est couplée à une Ecole secondaire qui lui est juxtaposée.

[2] A certains endroits, comme à Lao Chai près de Sapa, nous les avons vus intégrés à un complexe scolaire.

[3] Dao se prononce dzao dans le Nord et yao dans le Sud.

18 novembre 2006

Les adolescents et les nouvelles technologies

La rencontre a lieu à Lausanne dans l’auditoire de la maternité, un local déjà ancien dont les boursouflures du plafond inquiéteraient tout dermatologue confirmé. A l’UMSA étaient associés le Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA), ainsi que le Centre de jeu excessif du Centre St Martin.

Le Professeur P.-A. Michaud, directeur de l’UMSA, introduit le sujet en rappelant par un transparent l’impact que ce thème a eu dans la presse. Il se réfère aussi à l’étude SMASH-02 pour montrer l’ampleur toute relative qu’a pris Internet dans la vie des adolescents. Bien qu’il n’y ait pas de véritable spécialiste en la matière, les responsables de la santé et de l’enseignement se sentent concernés par les dérives possibles des jeunes et les angoisses des parents, A propos de ces derniers, P.-A. Michaud cite opportunément le rôle du Natel prolon­gement dangereux du cordon ombilical pour les parents anxieux. Sinon, en ce qui concerne les jeux, le Prof. Michaud se réfère à une classification de Serge Tisseron. Il constate au de­meurant que le sujet a déjà été abordé par l’ASSA (Association suisse pour la santé des ado­lescents) dans sa dernière réunion à Berne ; Madame Stéphanie Booth y avait déjà été l’une des conférencières.

Dans ce genre de préoccupation, les spécialistes du domaine de la santé ont l’habitude de s’appuyer sur des études solides effectuées dans le respect des règles de la re­cherche scientifique confortées par un usage éclairant de la statistique. Or, il semble qu’il n’y ait pas beaucoup de telles études concernant notre région (à l’ASSA, le professeur Süss avait pourtant présenté quelques résultats intéressants et solides, touchant, il est vrai, la Suisse alémanique). Face à des phénomènes se développant en parallèle à une évolution technologi­que rapide, il faut finalement être satisfait du rôle joué par la presse qui met le doigt, certes avec un certain goût du sensationnel, sur les difficultés, voire les pathologies, rencontrées par les adolescents, en s’appuyant aussi sur des témoignages isolés d’enseignants ou de parents.

Le premier conférencier, le professeur Gilles Monnier, pénaliste et avocat, s’est ex­primé sur Les infractions liées aux nouvelles technologies. Sans moyen audiovisuel autre que sa propre personne, il a montré avec brio que finalement on poursuivait dans ce domaine les mêmes types de délits qu’ailleurs, comme, par exemple, la concurrence déloyale, une in­fraction au droit d’auteur ou à celui des brevets et inventions. Il s’est attaché particulièrement à la responsabilité des fournisseurs d’accès et d’hébergement. Celui qui fournit uniquement l’accès n’est pas punissable (l’utilisateur qui consulte un site n’est pas punissable non plus, quel qu’en soit le contenu). Le fournisseur d’hébergement est punissable si l’on possède une information sure (en France, déjà à partir d’indices concrets). Sinon les infractions que l’on réprime sont le vol de données, l’accès indu, la détérioration de données, l’utilisation fraudu­leuse ou l’obtention frauduleuse d’une prestation. Le hacking est assimilé à une violation de domicile, alors que le spaming n’es punissable que s’il a une intention négative et qu’il est assimilé à du harcèlement. Quant à la pornographie (représentant un comportement sexuel séparé d’un comportement humain et vulgaire autant qu’importun), on y distingue celle qui est douce (autorisée à un adulte ou un mineur de plus de 16 ans) de celle qui est dure (tou­chant la pédophilie, la zoophilie ou le recours aux excréments). On tombe sous le coup de la loi s’il y a téléchargement et consultation durable ; la personne connaît l’existence d’un fi­chier temporaire. Tout en soulignant les difficultés à poursuivre les délits propres à Internet à cause du principe de territorialité le professeur Monnier a terminé avec un sujet d’actualité, à savoir les dispositions anti-racistes. Il a d’emblée rappelé que ce sont les abus qui sont pour­suivis et non la simple expression d’une opinion. On poursuit ainsi l’incitation publique à la haine raciale ou à la discrimination, la propagation publique d’une idéologie raciste, le déni­grement, la discrimination publique (outrage direct) ou, enfin, la négation d’un génocide. Comme pour les infractions précédentes, ce sont les excès graves qui sont passibles de poursuite.

Au terme de cet exposé magistral, il faut bien constater que les adolescents mineurs (en fait souvent au-dessous de 16 ans) sont certes protégés contre des excès commis par des fournisseurs et des adultes, mais que l’on n’intervient visiblement que contre des abus mani­festes et qu’il ne faut pas compter sur un effet dissuasif de ces dispositions pour prévenir des comportements dangereux pour la santé mentale des jeunes. Ce sont bien les responsables de l’éducation qui doivent prendre les choses en main, soit dans un but préventif, soit pour dé­noncer des actes punissables qui n’auraient pas été remarqués par une autorité de police ou judiciaire.

Stéphanie Booth, enseignante et consultante indépendante, a traité de Tout ce que vous avez voulu savoir sur l’usage que les jeunes font d’Internet, des SMS, MSN et au­tres blogs. Avec le style particulier qui lui est propre, Stéphanie Booth attire l’attention sur elle et sur le message solide qu’elle souhaite transmettre. Elle commence par faire un tour du propriétaire, rappelant incidemment qu’Internet n’est pas virtuel comme on le dit. On passe ainsi du chat aux jeux, sans oublier téléphone et webcam ; on aboutit aux blogs, sites internet gratuits avec une organisation chronologique des contenus. Les blogs favorisent le dialogue ; ils sont aussi un défouloir pour les ados, peu conscients du fait que tout le monde peut consulter ce qu’ils écrivent ou montrent. De facto, il se forme des groupes de »soutien » peu sains qui rassemblent ceux qui souffrent des mêmes difficultés. Stéphanie Booth résume ses observations en insistant sur la surestimation de l’anonymat par les jeunes (persistance des contenus numériques ; elle constate des lacunes dans l’encadrement (éducateurs, parents peu au fait des avancées technologiques) avec l’apparition fréquente de problèmes avec les auto­rités ; il y a surexposition dans le présent, avec des conséquences à long terme difficiles à es­timer. Enfin, les pseudo-groupes de soutien, déjà cités, méritent notre attention quand ils re­groupent ceux qui souffrent d’anorexie, de dépression ou de tendances suicidaires, par exem­ple. Elle montre aussi les côtés positifs de toutes les activités citées, aussi bien pour les jeunes que pour les adultes : créativité, contacts sociaux facilités.

Pour un vision plus complète des thèses développées par Stéphanie Booth, on consul­tera avec avantage, sur son site bien connu http://climbtothestars.org , le diaporama 20060622-teenagers-and-blogs.

Dans ce deuxième exposé, Stéphanie Booth a bien décrit un certain nombre de compo­santes du paysage technologique, en mettant un peu en marge les jeux vidéos, dont les aspects parfois violents pourraient paraître incitatifs ou banaliser des situations d’exception. Elle a compris le désarroi et souvent le manque de compétence en la matière des éducateurs et des parents. Elle n’ pas voulu voir dans les excès constatés une atteinte isolée à la santé, mais plutôt ce qui ressemblerait pour nous à une comorbidité. Sa présentation très vivante s’est appuyée finalement sur quelques transparents et, malheureusement, sur quelques inscriptions au tableau noir peu lisibles pour ceux qui n’avaient pas réservé dans les premiers rangs.

Une table ronde, où deux psychiatres, une psychologue et un spécialiste des jeux com­plétaient l’équipe formée de deux des préopinants (Michaud, Booth), s’est efforcée de répon­dre aux questions du public formulées. Sans pouvoir résumer ce type d’intervention, notons toutefois que le problème des jeux y a été abordé par les représentants de l’association Swiss Gamers Network, qui bien consciente des risques potentiels a édité une brochure de préven­tion à l’intention des parents en particulier. Madame C.Speck, psychologue, a insisté sur l’importance du dialogue ; il ne faut pas diaboliser dit-elle, et il n’y a pas de solutions toutes faites. Philippe Stephan (SUPEA) donne quelques pistes en distinguant, par exemple, le jeu passionnel du jeu addictif et en disant que se causer par blog peut aussi faire partie du proces­sus de socialisation. Ce qui est important pour les adolescents, c’est l’aptitude à diversifier ses activités…


Souvent dans les discussions, les conférenciers et les discutants reviennent sur le rôle de la famille et les diverses mesures de prévention qu'elle peut prendre: éviter de laisser un enfant dans sa chambre seul avec l'ordinateur, mettre celui-ci dans un local commun à toute la famille, suivre la construction des blogs en y participant, discuter de leur contenu, et bien d'autres conseils judicieux. Le présupposé à tous ces éléments est l'intérêt et la présence des parents; reconnaissons alors que bien souvent, pour des raisons économiques ou de carrière, les parents sont absents physiquement ou mentalement; c'est là que les dérives des ados risquent d'être les plus graves. Qu'en est-il alors du rôle de l'école ? Visiblement, il doit commencer tôt, avant l'adolescence. Dès le moment où, pour des raisons pédagogiques, on met l'enfant face à l'ordinateur, il faut montrer à l'élève les dangers et dérives sous-jacents de la façon la plus éducative possible; en conséquence, il faut y préparer les enseignants. Les leçons d'informatique ont aussi à compléter leur offre technique par une réflexion critique de l'usage qui est fait des outils qu'elles proposent. On a aussi mis en doute l'efficacité des cours d'éducation à l'image qui, au début, visaient essentiellement le cinéma classique et d'auteur; en fait, que ce soit sur un blog ou avec un téléphone portable, on est en plein dans l'image; il faut seulement évoluer et proposer à l'analyse autant des séries TV (pour en démonter le mécanisme) que des extraits de blogs ou des vidéos transmises su le net. Notons enfin, en marge des familles et de l'école, le rôle des travailleurs sociaux qui accompagnent souvent des personnes à la destinée problématique; eux aussi doivent être bien au clair à propos de cette composante de la vie moderne, qui, au même titre qu'une drogue, peut venir interférer dans le devenir de leurs "clients".

03 août 2006

A propos du byéri fang au Gabon

Gabon : Tête de reliquaire fang (byéri)



Une production du groupe Program33 pour ARTE


Le 29 juillet 2006, la chaîne ARTE a diffusé une courte émission consacrée à une Tête de reliquaire fang. Les Fang constituent une des ethnies du Gabon et conser­vaient dans une boîte cylindrique des os du crâne de leurs ancêtres ; la boîte était fermée par un couvercle surmonté d’une statuette (ici, une tête). La tête en question appartient au Musée d’ethnographie de Neuchâtel (Suisse) ; elle a été collectée ini­tialement par le RP Trilles, missionnaire au Gabon, au tout début du XXe siècle.

L’émission, signée Ludovic Segarra, montre le tressage des cheveux d’une jeune africaine en allusion à la représentation de la coiffure sur la tête du reliquaire. Louis Perrois commente alors cet aspect et s’étend sur le caractère suintant de cette tête de bois, avant d’expliquer ce qu’est le byéri. Dès ce moment, et pour la plupart des scènes originales, on contemple des images un peu tremblotantes, qui gêne le spectateur habitué à une plus grande stabilité, même dans les prises de vue d’amateur ; peut-être a-t-on voulu accentuer ainsi le caractère vieillot du phénomène décrit. Une séquence est ensuite consacrée à un examen au scanner à Bruxelles ; on y commente le trajet de l’huile dans le bois et la présence insolite de clous, qui n’ont pas de relation avec les miroirs qui symbolisent les yeux. On finit par une vison globale et verdâtre de la tête, qui met bien en évidence sa géométrie. Christian Ndong Mezamet, sculpteur à Libreville, prend alors la parole et commente la forme de la tête en relation avec les concepts de l’art moderne. André Mary revient au père Trilles, découvreur de cette tête de reliquaire, et critique sa façon sommaire de pré­senter les choses, y compris à travers une photographie corrigée prise en fait au Congo. Une séquence intermédiaire de film ancien (à Libreville ?) est intercalée avant de donner la parole à Roland Kaehr, conservateur au Musée d’ethnographie de Neuchâtel, pour lui permettre d’apporter une brève biographie du père Trilles et de rappeler que les statues de reliquaires étaient ointes d’huile de palme par les femmes (qui, par ailleurs, n’avaient pas le droit d’ouvrir la boîte et de participer à la cérémonie du byéri). Le professeur Paulin Nguema-Obam, auteur d’un ouvrage sur la religion fang, dialogue avec Raymond Mayer pour traiter de l’évolution des rites vers la discrétion et de la distinction entre initiés et non-initiés. Le gabonais Jean Ndong Ndinko lui succède pour expliquer les rites en langue locale (mais est-ce du fang ?) et lier le byéri à l’acquisition de richesses. Enfin, Hélène Joubert, du Musée du Quai Branly, apporte une conclusion en présentant d’autres têtes. Il en va de même avec la séquence noir-blanc tirée de la bande « Les statues meurent aussi », qui généralise le phénomène de représentation. Le cinéaste et acteur Philippe Mory, de Libreville, coiffé d’une casquette Mercédès, clôt l’émission pour les Africains en parlant du byéri secret. Quelques images toujours peu stables captées sur une route du Gabon terminent le film.

Cette production interrogera certainement ceux qui s’intéressent à l’Afrique et à ses mystères, mais sans leur donner de véritable réponse sur l’actualité et le maintien du culte des ancêtres et des traditions initiatiques. Si, au niveau de la prise de vue, l’émission se révèle nettement insuffisante, elle a, en revanche, le grand mérite de donner la parole aux Gabonais pratiquement à égalité avec les Européens ; c’est un progrès !

09 mars 2006

Formation et psychopathologie des adolescents


En septembre 2005, le département de formation continue de l’UNIL (Uni­versité de Lausanne) a opportunément offert aux multiples intervenants impliqués dans la formation un module de trois journées intitulé Enjeux de formation et psychopathologie de l’adolescence . Se voulant largement multidisciplinaire et s’adressant à un public varié de psychologues, ensei­gnants et travailleurs sociaux, il était articulé en exposés et ateliers, ces der­niers étant plus orientés sur l’offre vaudoise en matière de solutions propo­sées. Dans les lignes qui suivent, nous allons nous attacher, sans prétendre rédiger un compte-rendu, à donner une image des exposés principaux qui ont jalonné le module en question.

C’est Philippe Stephan, du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (Lausanne), qui a introduit le sujet en relevant les difficultés toujours plus grandes des adolescents à se frayer un chemin vers la formation et, symétriquement, les obstacles nouveaux rencontrés par les professionnels et tous ceux qui côtoient les dits adolescents. C’est dans ce contexte que la psychopathologie peut, par exemple « éclairer sur les impas­ses du développement », comme l’écrit Stephan. Il insiste sur le fait que pas plus les compétences cognitives, que les compétences sociales ou émotion­nelles « ne sont directement observables » ; seuls des comportements ou des performances en rendent compte. Mais ces derniers sont influencés par leur contexte historique ou culturel. C’est là qu’émergent, pendant l’apprentissage, « les compétences, les représentations de soi et les compor­tements ». Philippe Stephan met en exergue plusieurs citations, dont celle de Winnicott[1] : …l’adolescent – garçon ou fille – ne désire pas être compris. Il faut que les adultes gardent pour eux ce qu’ils parviennent à comprendre de l’adolescence. Après un rappel de notions physiologiques et en citant l’apport des neurosciences, le conférencier montre que l’approche piagétienne doit être dépassée : à l’adolescence, « il n’existerait pas de stades, mais des pos­sibilités cognitives décuplées permettant la construction de modèles men­taux simultanés », dit Stephan. Il insiste aussi sur le rôle de la composante émotionnelle dans le processus d’apprentissage. Finalement, l’apport de la psychopathologie au moment de l’adolescence est probablement d’apporter une contribution face aux diverses menaces ressenties par le jeune quant à son identité, au besoin de devenir autonome et à l’abandon de rêves et d’images qu’il s’était forgés.

Le même Philippe Stephan a intitulé sa conférence plénière « Quête du Graal ou quête d’identité ? ». Il s’appuie sur un résumé substantiel et sur une bibliographie diversifiée. Face à un exposé passionnant et nuancé, il au­rait été vain d’en résumer simplement le contenu. Comme ce­lui-ci était ja­lonné de phrases-clés pouvant souvent servir d’aphorismes, c’est à travers celles-ci que nous ferons écho à cette présentation. Ainsi à propos de l’adolescent « condamné au relationnel », il note : « L’ensemble de son être est tourné vers l’établissement d’une relation : il est alors presque impossible de dissocier le cognitif de l’affectif ». Dans le « décor de la scène adolescentaire », on lit : « Grandir sépare » et plus loin une liste qui illustre le décor en ques­tion : « mort – objet – désir – pulsions sexuelles – narcissisme – identité – sé­paration – limites – enveloppe – normes ». Dans le « retour à l’angoisse de séparation », on a au passage : « Le savoir ainsi que l’apprentissage font par­tie des élans possibles et nécessaires à l’adolescence ». Plus loin, « l’adolescence doit permettre dans une certaine mesure de clore l’angoisse de séparation, en tout cas avec ses objets primor­diaux réels que sont les parents ». Sous « identité et identifications », Ph. Stephan cite aussi Ev. Kerstemberg[2] : « On retrouvera dans l’adolescence, à la faveur du remanie­ment biologique et avec une acuité particulière, cette constante communica­tion anxieuse entre l’autre et soi-même, entre l’identification et l’identifié ». Face à un enseignement donné par plusieurs maîtres « au gré de ses mou­vements pulsionnels et affectifs, l’adolescent va satisfaire son besoin d’investissement relationnel sans avoir l’impression d’en dépendre de ma­nière trop menaçante ». Quant au « Recours à l’opposition », il s’annonce avec « l’opposition est un processus normal et potentiellement structurant à l’adolescence.[…] L’opposition se transforme en confrontation pour finir en prise de position plus ou moins autonome ». L’auteur signale alors fort à propos « l’inversion identificatoire », en annon­çant un « Phénomène peu connu, il existe vers la fin de l’adolescence un passage que l’on repère comme inversion identificatoire, c’est à dire que la fille s’identifie au père et le garçon à la mère. Il se comprend comme une dé­fense vis-à-vis de la rivalité avec le parent de même sexe (rivalité oedi­pienne) ». Dans l’ « arbre du sa­voir », on découvre que « le savoir est dans la Genèse synonyme d’accès à la sexualité », et plus loin « cette origine quasi culinaire se retrouve dans la ra­cine commune sapere qui signifie à la fois sa­voir, saveur, connaître et goû­ter ». Dans les « fonctions de l’investissement cognitif », l’auteur voit avec Freud des « fonctions de mécanisme de défense » dans l’intellectualisation qui est « un mécanisme de défense permettant de fournir aux affects, aux fantasmes, une forme élaborée, abstraite et discur­sive » et dans l’idéalisation qui est « un mécanisme très présent à l’adolescence. Il s’agit d’un surinves­tissement d’un objet ». Pour ce qui est de la « renarcissisation », elle donne lieu à la réflexion « Lors de la fragilisation des assises narcissiques par la puberté, le développement intellectuel peut être canalisé par un support d’apprentissage, qui donne à l’individu une illu­sion de maîtrise,… ». Dans une deuxième partie, Philippe Stephan traite plus brièvement de « l’identité prise en otage ». Après avoir brièvement énuméré les problématiques actuel­les et les avatars liés à l’adolescence, l’auteur s’est intéressé au « blocage du processus d’adolescence », où, par exemple, « l’individu, en refusant l’expérience de l’Œdipe, se tourne pour ce faire vers la connaissance et la maîtrise du monde extérieur » ou encore « on assiste à une inhibition ou un blocage des apprentissages en lien avec des angoisses de castration ». Enfin, à propos de « conduite d’échec », on lit que « la force de la conduite d’échec réside dans le fait qu’elle est un recours toujours possi­ble et qu’elle s’auto-alimente », puis plus loin « Lorsque l’adolescent et le couple adolescent référent se trouvent à nouveau en difficulté, une des solu­tions est de cons­tituer un réseau autour de lui et donc de remettre en face de l’adolescent fragile plusieurs adultes à rencontrer ». En terminant à pro­pos de la quête du Graal, on a « En poussant à l’extrême le symbolisme reli­gieux pour l’amener à comprendre le fonctionnement psychologique de l’individu, la mort du Christ, qui permet sa renaissance, peut symboliser l’adolescence. Le Saint-Graal recueillant le sang des plaies atteste de la dou­leur de cette séparation ».

Jacques Laget, de SUPEA également, parlait dans la deuxième interven­tion de refus scolaire. Ce dernier est souvent baptisé phobie sco­laire, bien qu’il ne s’agisse pas d’une phobie au sens propre. Le sujet couvre des formes graves d’absentéisme débouchant, pour le moins, sur des inter­rogations en matière de pathologie sous-jacente et de comorbidité. Dans le cadre de l’adolescence à considérer plus comme un processus que comme une crise, il faut certes prendre en compte les pathologies qui se dévoilent, mais avec le risque d’en faire trop ou pas assez. Le refus scolaire est à com­prendre dans le cadre des mécanismes de ce processus et à rapprocher de la clinique du retrait et du désinvestissement. La place à prendre dans la communauté des pairs y joue aussi son rôle. A l’école, le discours dominant des enseignants inclut une autonomie absolue accordée à l’adolescent, au­tonomie qui se retourne contre l’individu. L’emprise de l’école accentue le règne de la performance, d’autant plus que l’absence de formation apparaît comme un handicap social. Cette formation se présente comme un investis­sement pour la vie adulte. L’école apparaît comme un espace de construction à l’abri de règles, où se joue une épreuve difficile à assumer.

Qu’en est-il de l’absentéisme dans les statistiques ? Il touche 5 % des collégiens et lycéens en France (augmentation dès 13 ans, 10% dans le sec­teur professionnel). Dans cette enquête, le taux de fréquentation scolaire peut être considéré comme un indicateur de cohésion sociale. En Suisse, Smash 02 détecte aussi 5 % de jeunes affectés par l’absentéisme (plus de filles que de garçons). Dans la recherche sur ce sujet, divers concepts se cô­toient, comme décrochage, abandon, déscolarisation, drop-out, exclusion[3]

Au niveau d’un diagnostic différentiel, J.Laget distingue le refus sco­laire d’une forme heureuse d’absentéisme à laquelle il réserve l’expression traditionnelle d’école buissonnière. Il pense également à certains troubles de conduite (voire délinquance), à la consommation de substances, à la dépres­sion, au stress et aux troubles anxieux, aux troubles somatoformes, voire à la surdouance. Finalement, la phobie scolaire est une relation pathologique d’un jeune avec l’école ; c’est une forme molle de transgression avec surin­vestissement de l’école. A l’adolescence,le refus scolaire, qui touche 0.3 à 3 % de la population d’âge scolaire, est un syndrome carrefour, avec une grande variété de troubles psychiques ; il n’est finalement pas une entité homogène. Selon Berg (1969), quatre critères cliniques correspondent au refus scolaire, soit : une difficulté majeure à se rendre ou à rester à l’école avec somatisa­tion ; des troubles émotionnels importants (pleurs, angoisses, colères immo­tivées) ; la complicité tacite des parents ; l’absence de troubles sociaux majeurs (le phobique veut se rendre à l’école…). Tentant une description clini­que, l‘auteur constate d’abord la présence d’un plus grand nombre de gar­çons (2/3) et d’enfants uniques ; le QI des patients est normal ou élevé ; il y a disproportion entre l’intensité de l’angoisse et le peu d’explications don­nées par le jeune ; on est en présence de manifestations somatiques ou d’agressivité ; le patient bénéficie d’une longue période de tolérance, voire de la complicité des parents ; enfin, les facteurs déclenchants sont liés à des épisodes de la vie scolaire ou familiale. Parmi les facteurs scolaires, on peut mettre en cause la violence du système scolaire, sa compétitivité et le fait que l’échec scolaire est ressenti comme l’échec de sa vie (dimension narcissi­que). Ici, comme à d’autres moments, il faut donner du temps aux adoles­cents qui vont mal. Pour ce qui est des facteurs familiaux, on doit d’abord reconnaître l’implication du fonctionnement familial dans cette situation ; les troubles psychiques des parents ont leurs répercussions ; un jeune passif à l’extérieur pourra être tyrannique avec ses parents, alors qu’il a une place originale dans la vie fantasmatique de ceux-ci. Enfin, il ne faut pas négliger pour autant les facteurs personnels, souvent liés à la psychopathologie. Le rôle de l’angoisse de séparation est controversé ; la complexité des facteurs intra-psychiques engagés dans cette pathologie rend leur interprétation diffi­cile. A travers ce comportement, les adolescents montrent ce qu’ils ne peu­vent pas dire, tant le rôle de la parole est prioritaire à l’école, avec les ensei­gnants et les parents. Quant à la comorbidité, on y a déjà fait allusion avec l’angoisse de séparation, les troubles paniques, la dépression (avec un risque suicidaire), des troubles somatoformes, des troubles de conduite et, enfin, l’abus de substance. Comme on le découvre à travers cet exposé, la vision scolaire de l’absence des élèves débouche, quand elle s’aggrave, sur des si­tuations complexes et parfois menaçantes qui impliquent le recours à un spé­cialiste bien rodé à l’exploration et au traitement des pathologies sous-jacentes[4].

La lecture du titre de l’exposé suivant, Fonctions exécutives, impulsi­vité et autorégulation à l’adolescence, du professeur Martial Van der Linden[5], avait de quoi inquiéter l’auditeur moyen. Mais, dès son démar­rage, le conférencier allait non seulement rassurer son auditoire, mais aussi le subjuguer par un sens pédagogique et un charisme élevés. Ceci n’a pour­tant pas totalement réduit la difficulté à prendre en compte une présentation qui s’appuyait largement sur de nombreuses références illustrées de gra­phi­ques, voire de photographies. L’auteur précise d’emblée que les fonctions exécutives sont liées au fonctionnement cognitif, alors que l’impulsivité tou­che la personnalité et la régulation le domaine émotionnel.

Les fonctions exécutives intègrent des processus d’inhibition, de plani­fication, de flexibilité et de contrôle. Elles ont pour rôle de faciliter l’adaptation du sujet à des situations nouvelles lorsque les routines d’action ne peuvent suffire. Miyake (2000) voit diverses fonctions exécutives, à sa­voir : -passer d’une tâche à l’autre (shifting) ; - mettre à jour le contenu de sa mémoire de travail (updating) ; - inhiber une réponse dominante ; - résister à l’intrusion d’une fonction non pertinente en mémoire ; - coordonner la réali­sation simultanée de deux tâches. On peut évaluer les fonctions exécutives à l’aide de tests (par ex. Hayling), mais aussi en découvrir les soubassements cérébraux (Collette, Van der Linden ; 2005). Sur une base d’imagerie céré­brale, ils constatent que les fonctions exécutives correspondent à un réseau cérébral impliquant des interactions entre régions frontales et cérébrales ; il y a des régions spécifiques et des régions communes aux diverses fonctions. Cela rejoint la théorie des marqueurs somatiques de Damasio : le cortex frontal ventro-médian joue un rôle dans la prise en compte des conséquen­ces positives ou négatives d’une action. Ledit cortex a conservé le lien entre certaines situations et certains états émotionnels ; si une situation similaire se présente, l’état émotionnel correspondant est réactivé. La situation est marquée en bon ou mauvais suivant l’expérience antérieure et permet d’induire, quand les circonstances se répètent, une action évitant des consé­quences néfastes ou favorisant une solution avantageuse. Le conférencier cite alors l’exemple de patients souffrant de lésions frontales ventro-média­nes. Ce sont des gens qui n’arrivent pas à ajuster leurs comportements so­ciaux et réagissent mal face à des situations professionnelles ou personnel­les ; ils choisissent les bénéfices immédiats ; les adultes ont une bonne connaissance des règles sociales et morales, tout en jouissant d’une effi­cience intellectuelle normale. Il n’en va malheureusement pas de même avec les enfants atteints des mêmes lésions ; ils sont incapables d’acquérir des règles sociales et morales. Dans ce domaine, l’évaluation se fait en utilisant un test dit de tâche du ca­sino (Bechara), où l’on procède par tirage de cartes avec gain ou perte ; les patients normaux corrigent leur choix, mais pas ceux qui sont atteints de lésions fronto-temporales. Qu’en est-il finalement des fonctions exécutives à l’adolescence ? La maturation cérébrale se poursuit pendant l’adolescence et au début de l’âge adulte, en particulier dans les ré­gions frontales et pariétales, où les synapses surnuméraires sont éliminées et les connexions pertinentes renforcées. Le développement des fonctions exécutives pendant l’adolescence s’accompagne de la prise en compte des conséquences positives et négatives d’une action.

Pour ce qui est de l’impulsivité, elle correspond, d’après Eveden, à un éventail « d’actions qui sont peu réfléchies, exprimées prématurément, inu­tilement risquées, ou inadaptées à la situation et qui ont généralement des conséquences indésirables ». A l’adolescence, l’impulsivité a été associée à des problèmes internes (hyperactivité, conduites antisociales) ou internes (anxiété, dépression). Des tests, comme l’UPPS (adaptation française Van der Linden, 2005), permettent d’évaluer cette nouvelle dimension et mettent en évidence quatre facteurs, soit le manque de préméditation (ne pas réfléchir avant de s’engager), le manque de persévérance (incapacité à rester concen­tré), la recherche de sensation (activité excitantes, expériences nouvelles) et l’urgence (impulsions fortes, souvent avec émotion négative). Dans la valida­tion de l’UPPS chez l’adolescent (d’Acremont, Van der Linden, 2005), les au­teurs ont travaillé sur un échantillon de 314 filles et de 314 garçons entre 12 et 19 ans ; l’étude a confirmé l’organisation en quatre facteurs. L’organisation est comparable entre filles et garçons, l’urgence étant toute­fois plus élevées chez les premières, alors que les garçons sont plus en re­cherche de sensation. Finalement, l’impulsivité est liée à des difficultés psychologiques ; le manque de préméditation est associé à des conduites antisociales, le manque de persévérance à l’hyperactivité et à l’inattention, l’urgence à des conduites compulsives, à la colère, la recherche sensation à l’abus de substances et à des activités sexuelles à risque. Billieux et Van der Linden (2005) ont aussi examiné la relation entre impulsivité et usage exces­sif du Natel. Le manque de persévérance y intervient dans la difficulté à ré­sister à l’interférence d’une information non pertinente, tout comme l’urgence dans la difficulté à inhiber une réponse dominante. Enfin l’impulsivité intervient encore en relation avec l’apprentissage à travers ses quatre facteurs.

La régulation émotionnelle est à comprendre comme l’ensemble des stratégies (conscientes ou non) destinées à gérer les composantes d’une ré­ponse émotionnelle. En se référant à Gross (2002), le professeur Van der Linden met en avant divers moyens de régulation, comme : la sélection de la situation (approcher ou éviter certaines personnes, lieux et objets), la modifi­cation de la situation (changer un élément pour modifier l’impact émotion­nel), le déploiement attentionnel (choisir sur quelle caractéristique focaliser son attention), le changement cognitif (sélection d’une signification particu­lière attribuée à la situation), la modulation de la réponse (tenter d’influencer une réponse produite). Dans ce contexte interviennent aussi la réévaluation (conserve plus d’émotions positives, améliore le fonctionnement interperson­nel,…) et la suppression (moins d’émotions positives, fonctionnement inter­personnel plus mauvais, moins bonne mémoire des événements émotion­nels). Au niveau de régulation émotionnelle à l’adolescence, on utilise le test CERQ (version française validée en 2005 par d’Acremont et Van der Lin­den) qui évalue les stratégies de régulation cognitive. Dans les stratégies ap­pro­priées, on se centre sur le positif et la planification, tout en pratiquant la ré­évaluation et la mise en perspective ; dans les stratégies inappropriées, on trouve le fait de se blâmer, de ruminer, de dramatiser et de blâmer les au­tres. Les stratégies inappropriées augmentent le risque de dépression chez l’adolescent, alors que les stratégies adaptées le diminuent ; du côté impulsi­vité, deux aspects sont associés à la dépression, à savoir l’urgence et le manque de persévérance, à travers le choix des stratégies. L’orateur, convaincant jusqu’au bout, conclut en disant qu’il faut éviter de psychologi­ser à outrance le fonctionnement normal des individus.

Si les exposés précédents se fondaient sur l’observation et une base expérimentale en donnant une explication à des situations rencontrées, ils ne fournissaient pas de véritable solution pour, par exemple, réintégrer des jeunes en position difficile (associée ou non aux pathologies décrites). Les auditeurs ont donc salué avec satisfaction la présentation de Jean-Marc Roethlisberger, Regard d’un professionnel au long cours sur les jeunes en difficulté face au monde du travail. Directeur de la Maison des Jeunes à Lausanne, il en présente divers aspects en relation avec l’école, la forma­tion professionnelle et l’orientation, sans oublier une dimension de prévention.

L’historique de la Maison donne une idée de l’évolution des besoins des jeunes. En 1946, ils ont un travail, il faut les loger et les accompagner. En 1964, il faut leur assurer un travail pour se réinsérer. En 1996, il faut favoriser par divers moyens leur épanouissement et leur intégration, y compris professionnelle. Et maintenant (2005), il faut leur donner, sur un temps restreint, l’occasion de redécouvrir le goût d’apprendre et de réussir. Dans cette optique, le contexte a toute son importance. Le conférencier résume la situation en citant Mc Luhan : Les jeunes d’aujourd’hui rejettent les buts, ils veulent des rôles.

Une autre facette du monde jeune est fournie par l’étude STP (situa­tions très problématiques), qui, sans être véritablement scientifique, a fait ressortir les caractéristiques des jeunes en difficulté. On y trouve, entre au­tres, le non respect des horaires, le non respect des contrats passés, une tendance à la violence verbale et à des comportements imprévisibles, de for­tes réaction en cas de frustration, une attitude de défi et de provocation, une apparente insensibilité face aux mesures prises, une forme de déni ainsi qu’une tendance abandonnique souvent couplée avec un milieu familial perturbé. L’intervenant en tire un portrait où se conjuguent le vécu de l’adolescence, une fragilité personnelle, avec un sentiment d’ennui et de perte de temps face à la violence du contexte, à la structure de la société et ses valeurs, ainsi qu’au rôle et à la place du métier. Et tout cela se passe dans un monde refoulant par rapport à la recherche d’emploi (alors qu’avant il était aspirant).

Un programme pour les jeunes, dans une vision actuelle, devrait se référer à trois types de connexion : la connexion à soi-même, qui inclut les compétences, les limites, la frustration, la résistance physique, la volonté et l’image de soi ; la connexion aux autres, qui rassemble le regard des autres, le changement de statut, la collaboration, l’intégration dans une équipe et l’acceptation d’un processus hiérarchique (obéir, commander) ; la connexion active au « marché », à savoir l’acquisition de capacités financières, l’action sur la matière, l’environnement, la vie sociale, l’inscription dans le temps (horaires) et l’inscription dans l’histoire.

C’est en se référant à cette vision qu’ont été mises en place les unités de formation[6]. L’idée est d’aider des jeunes plus ou moins déconnectés du monde du travail et de la société à se réinsérer en reprenant confiance en eux-mêmes. Les unités proposées ont une durée de 12 semaines et une ca­pacité de 12 à 15 places. Les domaines proposés sont le travail du bois ou du métal, l’entretien de jardins, l’activité en cafeteria, l’animation, les soins, la couture et l’informatique. La première semaine est un temps d’essai qui débouche, en cas d’expérience positive, sur la signature d’un contrat avec un objectif spécifique. Les semaines 2 à 8 sont consacrées à la formation, avec une évaluation à chaque fin de semaine. La semaine 9 consiste en un stage dans une entreprise extérieure ; ce stage est également évalué. Aux semaines 10 et 11, on revient à la formation et à l’évaluation hebdomadaire, alors que la semaine 12 est consacrée à des examens. Ceux qui ont réussi sont récom­pensés par des « bons » à faire valoir sur un projet (du genre voyage à Paris, achat d’un cyclomoteur,…). D’autre part, lors d’une cérémonie, on leur remet une attestation ; un apéritif est organisé ainsi qu’une photo de groupe ; ils existent et sont reconnus. On applique ici la pédagogie du livre d’images, où l’on colle une belle image qui illustre sa capacité, sa personnalité. De plus, on n’abandonne pas les lauréats; ils bénéficient de conseils et d’un soutien à la demande. Cette solution intermédiaire conduisant à une revalorisation d’individus qui ont tendance à se sous-estimer (souvent après une série d’échecs) nous a paru fort convaincante et éminemment exportable[7]. De plus, elle a été présentée avec conviction et un réel talent pédagogique.

Comme annoncé d’emblée, le texte ci-dessus ne constitue pas un compte-rendu du module de formation considéré ; il n’est que le reflet des ex­posés-phares qui éclairaient la manifestation. Les conférenciers y trouve­ront parfois des phrases entières qu’ils ont prononcées ; au-delà, ils y décou­vriront des omissions et des distorsions. Ils pourront alors interpréter le ré­sultat de l’exercice en question comme une forme d’évaluation. Les idées-clefs qui étaient les leurs ont-elles bien été transmises, comprises et assimi­lées par les auditeurs ? L’image donnée ici est-elle celle d’une seule personne ou traduit-elle une tendance plus générale ? Voilà une question que se pose aussi l’auteur de l’article.

P.F. février 2006



[1] Winnicott : L’adolescence. De la pédiatrie à la psychanalyse. 1962.

[2] E.Kerstemberg, L’adolescence à vif. PUF, 1999.

[3] Ils apparaissent dans d’autres recherches, à propos de la marginalisation par exemple.

[4] Une référence clé : J.Laget, Absentéisme, troubles somatoformes et phobie scolaire à l’adolescence. Médecine et Hygiène 56, décembre 1998.

[5] Unité de Psychopathologie et Neuropsychologie Cognitive, Université de Genève.

[7] On entend par là qu’elle est reproductible à d’autres endroits, même avec des moyens limités. Cette caractéristique ne s’appliquait visiblement pas à d’autres des solutions présentées, par exemple dans des ateliers, et qui dépendaient à la fois d’un appui universitaire et d’un financement non négligeable.