27 octobre 2005

Les adolescents face aux écrans

A propos du titre, il faut insister sur le fait que l’on souhaite s’intéresser à la santé physique et surtout mentale des adolescents dans une situation particulière ; on veut mettre en avant, non pas tant une liste d’affections possibles, mais s’interroger sur la façon de pro­mou­voir une vie saine au contact des moyens techniques envisa­gés (cela inclut donc des actions de prévention), en découvrir les apports d’emblée positifs et les contributions possi­bles dans cette renaissance que constitue l’adolescence. Pour ce qui est des écrans, l’expression est à envisager comme un terme générique englobant aussi bien les postes de télévisions que les ordinateurs ou les téléphones mobiles, sans compter de nombreux jeux plus ou moins équipés d’affichages.

C’est un sujet où l’on a souvent été influencé par la médecine du travail : de longue date, les activités à l’écran posaient problème à de nombreux niveaux. Le scintillement de l’écran, voire son rayonnement, ont provoqué l’apparition et l’usage de filtres et même de lunettes ad hoc (certaines écoles en possèdent encore des jeux entiers pour leurs cours d’informatique) ; mais l’apparition des écrans LCD, jointe à une meilleure définition de l’image (plus grande densité de pixels) ont, semble-t-il, réduit cette composante. Plus actuel, et apparaissant dès l’enfance, est le problème de la correction de la vue (on n’est ni à l’infini, ni à distance de lecture) ; la prévention de maux de tête passe aussi par la vérification de l’adéquation de la correction vi­suelle ! Les poses prolongées devant l’écran et des périodes de crispation engendrent des douleurs dorsales et de la nuque, sans compter une atteinte du bras et de l’avant-bras (en l’absence d’appui pour le maniement de la souris) ; qu’en est-il spécifi­que­ment pour les adolescents ? Faut-il, pour prévenir ces maux (au moins dans les éco­les), introduire des périodes de relaxation et d’exercice physique (tels les Fils de Mon­sieur Crépin du regretté Töepffer, les élèves se lèvent au signal, baillent en choeur avant d’agiter leurs bras de bas en haut…) ? Il semble bien qu’un principe de pré­caution veuille que l’on insiste sur une posture adéquate, le dos droit avec appui sy­métrique sur les avant-bras, le siège étant ajusté en hauteur pour que l’élève ait la tête bien en face de l’écran. A nouveau, ici, l’usage régulier de l’ordinateur personnel comporte aussi des côtés positifs sur le plan psycho-moteur en exerçant la coordina­tion et la précision lors de manipulations (souris, etc.).

Quant à la télévision, sa contemplation prolongée a attiré depuis longtemps l’attention des enseignants. On lui a attribué (souvent sans preuves authentiques) des fatigues matinales et un déficit d’attention. Maintenant, on imagine que la stagnation des enfants et des adoles­cents devant l’écran, jointe à un grignotage qui s’apparente à un premier stade de binge ea­ting, favorise la tendance au surpoids et à l’obésité. Tou­tefois, la TV est aussi une source de stimulation et d’information ; elle est une fenêtre constamment ouverte sur le monde et fournit des modèles (bons ou mauvais) aux­quels l’enfant peut s’identifier et à propos desquels l’adolescent peut fantasmer. Bien plus, certaines séries (même américaines !) véhiculent des messages de pré­vention en matière de MST ou de violence, alors que d’autres, il est vrai, peuvent exercer une influence néfaste en laissant croire qu’il existe des espaces où tout est permis (sexe et vio­lence). Ce qu’il est convenu d’appeler l’éducation à l’image fournit cer­tainement une ré­ponse à des situations critiques ; toutefois, elle doit être le fait de tous, pa­rents, enseignants et psys, et ne pas se limiter à une heure hebdomadaire (souvent faculta­tive !) du programme scolaire. En revanche, nous sommes peu convaincus par l’ascétisme moralisant qui conduit certaines familles à se priver totalement d’accès à l’écran (TV ou PC) ; quelles sont les retombées à long terme pour leur progéniture exposée à des pulsions compen­satoires ou à la dissimulation ? Par ailleurs, dans la contemplation des images issues de la télévision, comme de la consultation d’internet, la composante érotique, voire pornographi­que, est, comme on l’imagine, à la fois une source de perturbation et de maturation, suivant comment elle est ap­pré­hendée et dans quel contexte éducatif elle se développe. Des conduites addictives ont été souvent évoquées avec la plupart des engins porteurs d’écrans. Pas plus qu’une ivresse n’est le signe d’une dépendance à l’alcool, un usage excessif des moyens évo­qués et de longues heures passées devant les écrans ne signent pas une dépen­dance ; celle-ci doit être mise en évidence par un interrogatoire à la fois précis et empathique et avec la colla­boration de l’entourage ; quelles sont les réactions à la privation (par exemple accidentelle) du moyen évoqué ? Simple colère ou malaise durable observé à plusieurs repri­ses ?

Si certains appareils à écrans induisent plutôt un comportement passif, la plu­part impli­quent au contraire une participation active et sont des vecteurs majeurs de communica­tion, un élément fondamental dans les relations que l’adolescent cherche à établir et à stabili­ser. Un premier avantage que ressent l’adolescent est, en quelque sorte, d’avancer masqué : cacher sa gêne et son acné peut être ponctuellement im­portant ; on établit des contacts, sans qu’ils soient visuels (à l’exception notoire de la webcam…) ; on échange des opinions sans avoir à craindre les réactions sociales de l’environnement habituel (parents, enseignants, ca­marades) ; par SMS , on ose même s’exprimer sans la contrainte de l’orthographe (mais là avec des gens souvent du même groupe). Bien sûr, on peut faire de mauvaises rencontres sur le net, être attiré dans des pièges qui n’ont d’autre but que de dévoyer des êtres en situation de fai­blesse, voire de détresse mo­mentanée. Plus simplement, on est amené à se tromper initia­lement sur l’interlocuteur et il est nécessaire de corriger rapidement. Ainsi, par exemple, une jeune Américaine m’envoie un courrier en paraissant s’intéresser aux tendances suicidaires des adolescents et à l’Afrique (deux sujets que j’aimerais bien lier) ; quelques recoupements me montrent bientôt qu’elle recherche plutôt un com­pagnon, voire un mari ; mais je n’ai pas envie de la confesser (elle se raconte longue­ment…), ni de fantasmer sur sa ronde blondeur (elle a déjà envoyé deux photogra­phies…) ; donc je ne réponds plus et, s’il le faut, je la met­trai même dans une liste de courriers à rejeter. Le téléphone mobile (dont je n’ai pas signalé le risque mal évalué provoqué par le rayonnement de son antenne) crée aussi parfois des phé­nomènes de dépendance face aux parents ; ceux-ci poursuivent leur progéniture de leurs ap­pels et de SMS angoissés ; acceptée, cette situation retarde le moment de la séparation et de l’indépendance ; rejetée, elle ne peut qu’accroître la tension entre générations et déclencher des crises latentes. Combiné à une caméra, le même téléphone peut être la source d’abus, abondamment signalés par la presse, quand on capte des images de violence organisée. Comme toujours, il a d’autres usages plus positifs. Un exemple vécu dans le train qui me ra­mène à mon domicile illustre bien cette composante : deux lycéens rentrent de l’école et oc­cupent un compartiment voisin ; convaincus de ma neutralité bienveillante, ils s’ébattent sur leur siège, échangeant caresses et bai­sers ; bientôt, pourtant, un élément nouveau apparaît, le Natel muni d’une caméra ; à divers moments de l’échange, le jeune homme photographie sa compagne en gros plan et ils exami­nent ensuite le résultat en le commentant (le peu que j’en vois me paraît de bonne qualité) ; la caméra est ainsi entrée dans le jeu amoureux et laissera des traces génératrices de rêve en soi­rée. Là encore, il y a des perversions et le jeune adepte du numérique qui envoie des images de son amie dénudée sur le web n’est peut-être pas au mieux avec ses fantasmes.

Dans une actualité plus récente, on a dénoncé dans la presse les blogs, à l’origine de vengeances verbales, d’insultes et de débordements divers. Si ces excès sont bien réels, ad­mettons aussi que les blogs participent de la créativité que l’on se targue de promouvoir chez les adolescents. A nouveau, un certain anonymat initial permet d’exprimer ses idées et de faire preuve d’une originalité que les jeunes hési­tent à dévoiler dans le cercle des pairs connus ou de la parenté. Plus encore, le blog est projectif ; il met en évidence des capacités qui font que l’ont propose d’en faire état au moment de la recherche d’une place d’apprentissage ou d’un emploi. Cet as­pect révélateur se traduit par l’adage Montre-moi ton blog et je te dirai qui tu es ; plus d’un psychologue ou pédopsychiatre gagnerait à l’examen d’une telle création propo­sée par un jeune en mal de confidence dans un contexte psychopathologique.

Enfin, il n’est pas inutile de rappeler le rôle que jouent, pour les adolescents, les sites qui, comme Ciao à Lausanne, donnent une information de base sur tous les problèmes qui préoccupent les jeunes, et qui, au-delà de ce premier niveau, fournis­sent des réponses person­nalisées à des demandes formulées sur Internet. Ce type d’intervention, qui ne se limite pas à une prévention primaire générale, mais contri­bue efficacement à la résolution de problèmes spécifiques, doit naturellement s’articuler sur des services compétents, où l’on peut aiguiller les adolescents en plus ou moins grande détresse physique ou psychique. Dans le même ordre d’idée, d’autres formes d’appui s’affichent sur le Web en relation avec des préoccupations ou des affections plus ciblées ; elles mériteraient d’être évaluées et répertoriées à l’intention des intéressés.

Dans les lignes ci-dessus, on a énuméré et décrit brièvement les diverses facet­tes de la rencontre de l’adolescent avec des moyens aussi courants et variés que la télévision, l’ordinateur personnel ou le téléphone mobile. Dans chaque cas, des côtés positifs ou des me­naces pour la santé peuvent être mis en évidence ; tout n’a pas été étudié ou évalué solide­ment ; c’est pourquoi l’article qui précède est à lire selon un mode interrogatif tout imprégné d’un doute philosophique. Pour ce qui est des me­sures d’éducation et de prévention qui ré­pondent aux fragilités décrites, il va sans dire que leur succès dépend d’une application pré­coce, soit le plus souvent dès l’enfance, sans attendre les crises que pourrait déclencher l’adolescence.