05 janvier 2006

Noir-et-gris à Dieu Giac

Dans ma famille, il y avait le père, Hieu, la mère, Tranh et trois jeu­nes en­fants. On vivait dans une maison à moitié sur pilotis au bord de l’arroyo (l’arrière reposait sur la terre ferme). Il y avait très peu de place dans la pièce unique pro­longée par un avant-toit couvrant la partie en terre battue où Tranh faisait la cui­sine. C’est sous cet avant-toit que je dormais le plus souvent ; je pouvais mieux surveiller ce qui se passait aux alentours et même sous la maison. Il n’y avait pas beau­coup à man­ger, malgré les jeunes rats que j’attrapais parfois au bord de l’eau (les adultes étaient bien trop malins pour se faire prendre et ils mordaient sèche­ment) ; de temps en temps, je volais un morceau de viande ou de poisson ; mais il n’y en avait pas souvent dans notre fa­mille et Tranh poussait des cris horribles quand elle s’apercevait de mon larcin.

Bientôt je me suis aperçu que ma patronne n’était plus la même ; plus lente, elle avait de la peine à se lever le matin et elle pleu­rait par­fois quand elle était seule ; j’essayais de la consoler, pourtant souvent elle s’énervait. Hieu a dit un soir, en posant la main sur le ventre de sa femme, qu’il y aurait un nouveau bébé dans la famille. J’étais assez content d’entendre qu’un enfant de plus al­lait arriver, mais j’ai vite constaté qu’on m’observait d’un drôle d’air. Ils trouvaient que j’étais de trop ; j’ai entendu il doit partir de plus en plus souvent. Quand un cousin du Nord est venu en visite, il a dit à Hieu que l’on pourrait me manger ; je n’ai pas su de quoi il s’agissait, mais Tranh s’est fâchée ; elle a dit que ça allait porter malheur à son enfant ; elle a crié : pas la mort, il faut lui laisser la vie ! Dans les discussions des jours suivants entre Hieu et Tranh, cette expression est revenue souvent (la vie, di­saient-ils avec di­verses intonations) ; et puis, tout d’un coup Tranh s’est exclamée avec joie : la pagode (en fait elle a dit chùa, mais tous les mots vietnamiens sont tra­duits en français dans ce texte). J’ai su alors qu’il y avait de l’espoir, même si je n’ai pas du tout compris de quoi il s’agissait…

A ce point du récit, je vous dois quelques explications. Vous avez proba­blement compris que je suis un chien. Notre vision du monde est très particulière, finalement fort différente de celle des hommes, même si nous vivons au contact les uns des autres dans le même univers physi­que. Comme notre odorat et notre ouïe sont très développés (et notre vue n’est que peu en arrière), cela donne un poids important aux odeurs et aux sons en liaison aussi avec des sentiments, comme l’angoisse, la joie ou la tristesse. Ces sentiments nous les percevons chez nos congénères, mais aussi chez les humains ; nous sommes doués d’empathie ; nous nous réjouissons avec notre famille-homme quand elle est heureuse (à ce moment, j’aboie sur un mode aigu et je gambade joyeusement) ; nous sommes tristes avec elle et nous cher­chons à les consoler à coup de lan­gue et par des jappements très doux. Si notre lan­gage canin est fait d’attitudes et de gestes avant les sons que nous pro­duisons volontiers, nous avons un problème avec les hommes qui met­tent en avant leurs pa­roles, les gestes et attitudes venant ensuite. Quant une ex­pression hu­maine est souvent répétée et qu’elle correspond à un objet, une per­sonne ou une activité, nous l’assimilons et en formons un mot-clé (ils apparais­sent toujours en italique dans ce texte). Le poisson, que nous mangeons tous volontiers, a été un mot vite reconnu dans la bouche de Tranh et confirmé par son parfum. Avec les enfants, la balle est un objet de jeu commun ; cela amuse aussi les adultes de dire : »Va cher­cher la balle » (en fait, on réagit seulement au mot balle, mais on sait que si c’est un adulte qui le prononce, ça lui fait plaisir qu’on aille la chercher et qu’on la lui rap­porte). La mort ,dont on a parlé plus haut, est très pénible, son odeur est épou­vantable et cela rend les gens tristes ; c’est arrivé ré­cemment chez nos voisins ; tout le monde pleurait et j’ai fini par hurler.

Pour cette histoire, on m’a trouvé un transcripteur (Doppelgänger de Pierre[1]), qui comprend notre langage et à qui je peux transmettre ce que j’entends, même si je ne le comprends pas.

Dans ma famille, mon sort était scellé et une fin d’après-midi Hieu a dit qu’il m’emmenait à la pagode ; je n’ai pas revu Tranh, mais je sais qu’elle était triste. On est monté sur un xe-lam et après avoir roulé un moment, on nous a arrêtés devant une palissade avec deux grandes portes métalli­ques ; Hieu en a ouvert une, qui grinçait affreusement et m’a poussé de­dans en criant à une nonne : le voilà ! Celle-ci est arrivée vers moi en tendant les mains (ce qui m’a un peu effrayé) et elle a dit d’un air joyeux : Ah, un chien noir-et-gris ! Et des enfants qui étaient là ont répété : un chien noir-et-gris ! J’ai vite découvert qu’il y avait beau­coup d’enfant à la pagode, mais aussi pas mal de mes congénères (les nonnes disent une vingtaine). Les chiens, les nonnes, les aides et les en­fants forment une grande communauté ; on vit ensemble en es­sayant de se supporter, en évitant les querelles et en ne cher­chant pas toujours à dé­passer les autres (mais, de temps en temps, un coup de dent ça sou­lage). C’est exactement notre vision canine de la meute, que je n’avais jamais rencontrée chez les hommes. D’habitude, on se choisit un chef qui dirige les opérations quand c’est nécessaire ; ici, la ques­tion ne se pose pas ; notre cheffe de meute, c’est Tri, la supérieure (the chief nun, comme di­sent les anglo­phones) . On sait tout de suite que c’est elle qui est à la tête du groupe ; assise à son petit bureau qui do­mine la cour, elle ob­serve, elle voit tout et, quand c’est nécessaire, elle intervient ou elle délè­gue une nonne plus jeune (par exemple, pour courir en haut les esca­liers). Comme nous, elle sait si les gens mentent, à l’intonation de leur voix et à leur attitude ; on ne la trompe pas faci­lement. Si c’était néces­saire, on se battrait pour la défendre, mais c’est un point de divergence que nous avons avec elle ; Tri dit toujours : pas de violence ! Elle ne veut pas de disputes ; quand des en­fants se cha­maillent, elle envoie des non­nes pour calmer ceux-ci ; elles s’en vont répétant pas de vio­lence !

Quand je suis arrivé à Dieu Giac[2], j’ai d’abord fait la connais­sance des au­tres chiens, qui sont venus me flairer et me transmettre les règles et consignes de la communauté. Mes congénères sont de toutes tailles (pourtant, il n’y en a pas de très gros) avec des poils allant du brun au blanc, mais je suis le seul à être noir et gris ; cela a frappé tout le monde et c’est pourquoi, du côté hommes, on m’appelle noir-et-gris. Mes cama­rades sont d’âges très différents ; les plus vieux ont un peu de peine à marcher. Il n’y en a qu’un très petit que tout le monde ap­pelle par son nom, c’est Alfred ; il a l’arrière-train paralysé (on dit qu’il a passé sous une voi­ture…), mais il est très joyeux et ravi qu’on aille jouer avec lui de temps en temps. Du côté humain, les nonnes s’intéressent à nous ; elles nous parlent gentiment ; certains des enfants aussi sont contents de nous caresser et recherchent notre af­fection. Les aides qui travaillent pour la pagode (elles font la cuisine ou s’occupent des chambres) sont moins po­sitives ; certaines pensent qu’on ne de­vrait pas être là ; elles voient bien qu’on traîne souvent vers la cuisine et qu’on a toujours un œil sur les marmites pour attraper ce qui pour­rait en tomber…

Si l’on nous donne à manger (pas trop, mais quand même) et que l’eau ne manque pas pour combler notre soif, notre principal souci reste toujours de nous mettre à l’abri : à l’abri du soleil, à l’abri de la pluie, à l’abri des inondations et fi­nalement à l’abri des mains maladroites des plus jeunes enfants, Chacun occupe de ce fait beaucoup de temps à cher­cher l’endroit idéal où se placer en fonction du moment de la journée, du temps qu’il fait et des ac­tivités des uns et des autres. Cela n’empêche pas que nous nous intéres­sions à ce que fait chacun et recher­chions le contact avec ceux qui nous aiment. Par ailleurs, on se met toujours à un endroit d’où l’on peut surveiller ce qui arrive sur notre ter­rain et aux alentours immédiats ; on avertit en cas de bruit suspect (la plupart du temps, les humains n’entendent rien…) ou si un ennemi po­tentiel s’approche ou pénètre dans l’enceinte de la pagode ; on réagit également si les enfants ont un comportement anormal (les nonnes aiment bien qu’on leur si­gnale des ennuis éventuels). On est donc constamment sur le qui vive, même la nuit et, de ce fait, bien au courant de tout ce qui se passe dans la communauté.

Il y a quelques temps, j’ai commencé à entendre fréquemment le mot suisse ; je ne sais pas ce que ça veut dire. Comme certains des en­fants se reléchaient en le disant, j’ai d’abord pensé que ça se mangeait. Loc, un des élèves de 5ème, allait souvent demander à une des nonnes si cela arri­verait bientôt ; il avait l’air de se réjouir et j’ai alors cru que c’était une fête. Un jour, en début d’après-midi, une assez grande voi­ture a pénétré lentement par le portail principal. Nous avons aboyé pour si­gnaler ces intrus. Mais, quand ils sont sortis de l’auto, on a vu qu’ils étaient bien acceptés ; j’ai de nouveau entendu suisse chez les nonnes et j’ai pensé que c’était ce que les arrivants avaient dans un gros sac. A part le chauffeur (un type très calme qui fait attention de nous éviter en roulant), il y avait Oanh, une Vietnamienne un peu sur la réserve, Trang, aussi Vietna­mienne, plus jeune et vive (mais pas agitée comme le sont parfois les Eu­ropéennes), Michèle et Pierre, deux Européens (c’est eux qui portaient le sac). On reconnaît les Européens à leur odeur (ils sentent plus que les Kinh et souvent transpi­rent beau­coup) et au fait qu’ils sont moins calmes que les gens du pays. Loc est venu dire bonjour en même temps qu’une nonne ; Loc a mis une tenue de footballeur bleue (vous me direz que je ne sais pas recon­naître les couleurs, mais une des nonnes a dit à Loc : comme tu es beau en bleu aujourd’hui ! donc je sais qu’il est habillé de bleu). Les nouveaux arri­vés boivent du thé à la table ronde devant le temple inférieur. Puis, Oanh et le conducteur de l’automobile repartent pour la ville. Pierre profite d’un moment pour examiner l’étang avec les nénuphars et tous les petits arbres qui donnent à l’entrée une allure de jardin botanique ; il me dira plus tard qu’il se pose des ques­tions sur le fait que toute cette zone paraît un peu en contrebas par rapport à la route ; que se passe-t-il quand il pleut ? D’après une expérience qu’il a faite à Phu Nuan, l’eau doit monter rapidement et tarder à s’évacuer. Pendant ce temps, Mi­chèle reste à deviser avec Trang et une des nonnes ; elle souffre de la cheville, ce que j’ai repéré dès son arrivée à la forte odeur de baume qui m’a pris le nez dès que je l’ai flairée un peu ; je m’en tiens donc éloigné, même si je trouve sa voix agréable et sympathique.

Loc est ensuite délégué à faire visiter l’orphelinat à Trang, Michèle et Pierre. C’est un moment un peu particulier de la journée, car les en­fants présents font la sieste à quelques exceptions près. On voit donc es­sen­tiellement des locaux, des gens et des chiens endormis. Quant à moi, je vais tenter de suivre au mieux cette visite, même si je ne dois pas péné­trer dans les dortoirs et autres pièces.

Cela commence par la cour, où l’on ren­contre tout en même temps un grand arbre bien au centre[3] et une dame japo­naise (elle dis­cute dans sa langue avec Trang…) ; cette dernière est pro­bablement là pour acqué­rir du mérite dans sa religion, mais dans l’immédiat elle agite un appa­reil photographique et s’empare aussi de celui de Mi­chèle pour immor­taliser le groupe, comme disent les hom­mes. Ainsi que me l’a expliqué une nonne en me montrant l’image d’un de mes cama­rades, les caméras sont des boîtes qui servent à capter le temps qui passe ; aussi bien Trang que Michèle et Pierre en sont équipés ; ils espèrent conserver le mo­ment que l’on va passer ensemble. Loc prend ensuite les choses en main et guide avec fierté les visiteurs vers les dor­toirs des petits avec ses lits à étages et parfois des hamacs, puis dans les salles à manger ; l’un ou l’autre local est encore fermé, on y arrivera plus tard. Dans les dortoirs, Michèle repère les bandes de couleur aux fenê­tres, une cage à oiseaux et différentes pièces d’habillement qui pendent ici et là. Quant à moi, je suis le bruit des pas et les conversations entre Loc et Trang, qui traduit en­suite les infor­mations pour Michèle et Pierre. Les plaques mar­quant les diverses pièces de l’orphelinat sont en vietnamien et en an­glais ; tous se met­tent à en par­ler à propos de la plaque vé sinh avec sa traduction WC (alors que vé sinh vient du fran­çais wécé). Pierre explique à Trang que, dans l’autre sens, on employait congaï[4] en français colonial, qui vient de con gai (jeune fille). A l’étage, où Michèle ne s’aventure pas à cause de sa che­ville, est logée une bi­bliothèque avec de vieux ordinateurs qui ne fonc­tionnent pas, ainsi qu’un local dédié à l’anglais et des cours spé­ciaux dans cette langue. Au milieu, on a encore des salles de classe vi­des (je le sais parce que ça résonne) et une pièce de ré­union (un ancien dortoir, dit Loc). Sur la coursive, vers le dortoir où Loc a son lit[5], trône une télévi­sion ; per­sonne n’en parle, mais moi je la connais, parce que je l’entends le soir et que je vois la lumière qu’elle répand, quand elle n’est pas en panne. En retournant vers la cour, tous tombent sur un gar­çon qui lit avec attention une bande des­sinée au bas des escaliers (je l’observais déjà depuis un moment) et un petit guitariste qui simule une vedette en concert en se tortillant. Les vi­siteurs rencontrent encore une jeune An­glaise, assez grande et fine, blonde et souriante, qui fait là un stage comme volontaire ; elle ne sait pas le vietnamien et essaie de transmettre des connaissances d’anglais aux plus âgés des pensionnaires. Michèle a précisément vérifié les connaissances de deux élèves avec lesquels elle a pu bavarder, alors que Loc, qui étudie aussi l’anglais, a encore un peu de peine.

A ce moment, l’infirmerie est ouverte et Pierre s’y précipite avec curiosité, suivi de tout le groupe augmenté d’une nonne et d’une auxi­liaire laïque. Il y a deux locaux et beaucoup de matériel entassé dans le premier ; dans la seconde chambre, deux lits à étages permettent d’isoler des malades et de les soigner. Pierre regarde les médicaments sur les étagères, mais les indications sont le plus souvent en vietna­mien ; sur l’un pourtant il lit artemisia et il pense tout de suite à Artemisia chinen­sis, une plante qui est efficace contre la malaria. Il pose la ques­tion à Trang, qui transmet. Tout le monde a l’air un peu gêné ; non, ce n’est pas Artemisia chinensis, c’est la variété commune qu’on donne ici aux fem­mes qui ont des règles douloureuses. Voilà quel­que chose que moi, Noir-et-gris, j’ai pu observer ; selon des cycles lunaires (de là vient que l’on dise qu’elles sont lunati­ques), les jeunes femmes changent de comporte­ment et d’odeur et certaines souf­frent ; même les moins âgées des nonnes vi­vent cette expérience ; alors, elles sor­tent peu et elles prient beaucoup. Toujours est-il que, pour Pierre et Michèle, cela interrompt un peu les nombreuses questions qu’ils au­raient voulu poser sur la santé des or­phelins et même sur celle des chiens (leurs parasites, en particulier). Tout le monde ressort de l’infirmerie et nos visiteurs ga­gnent à nouveau l’endroit où ils se sont arrêtés en arrivant et avaient laissé leur gros sac.

Vient alors la cérémonie des paquets. Selon la tradition, Pierre et Mi­chèle ont apporté quelques présents à l’occasion de leur pas­sage. Ces objets devraient être emballés, mais une balle jaune y a échappé (je sais qu’elle est jaune, car Mi­chèle a dit : « Voilà une balle jaune en mousse pour les plus petits ») et bientôt quelques enfants joueront avec. Pour Loc, on a un paquet plat qui suscite la curio­sité ; bien qu’au Vietnam on n’ouvre pas les paquets en présence de ceux qui les ont donnés, tous sont d’accord de faire une exception et ainsi Loc découvre le maillot de l’équipe de foot de Manchester qu’il a sou­haité ; il va tout de suite l’enfiler et revient habillé de rouge (la remar­que est la même que plus haut ; tout le monde dit : « Comme il est beau en rouge »). Je ne vous ai pas signalé que je m’étais lové sous la table pour suivre les événements et écouter les conversa­tions. Pierre, qui m’a aperçu, me fait un clin d’œil en signe de connivence et, en re­tour, je lui tire un bout de langue rose (en code canin, tirer la lan­gue est à la fois un signe d’affection et de satisfac­tion). Loc, tout guilleret, participe à la suite des opérations. Dans les ob­jets non em­ballés, il y a encore des maillots don­nés par une société spor­tive, le CEP. J’aime bien le mot CEP ; si on pou­vait m’appeler CEP, je trouve que ça sonne­rait bien. Les maillots en question conviendront aux garçons de taille moyenne, disent les dames autour de la table. Michèle montre aussi des cartes, dont une repré­sente la Suisse ; vu la façon dont on en parle, la suisse a l’air d’être un objet im­portant, voire un fétiche. A un certain moment, Pierre dit qu’il s’intéresse à la pagode (un grand es­calier en béton y mène et surplombe l’endroit où nous sommes ras­sem­blés). Il y monte avec une des nonnes, mais avant il se déchausse au pied de l’escalier, comme c’est la règle. Et là, patatras, une odeur épou­vanta­ble atteint mon nez ; les Européens qui portent des chaussures fer­mées (ils craignent les bestioles) dégagent ainsi des par­fums nauséa­bonds. Je me dé­place pour échapper à la pestilence et Pierre s’en va explorer la partie haute de la pa­gode où il filme à qui mieux mieux sans pouvoir profiter des explications de son accompagnatrice qui, en première ap­proxima­tion, ne parle pas le français. De retour au­tour de la table, cha­cun boit du thé, puis l’on propose aux visiteurs d’aller visiter les an­nexes de la pa­gode (celles qui donnent sur la rue et dans lesquelles je n’ai pas le droit de pénétrer).

Tout le groupe passe à nouveau par la cour. On aperçoit la jeune An­glaise assise avec deux enfants ; ces derniers se serrent contre elle avec affec­tion ; moi aussi, quand je le peux, je vais vers elle et j’appuie ma tête contre sa cuisse en at­tendant qu’elle me caresse. Plus que sa contribution en anglais, elle aura apporté ici sa tendresse pour les orphelins.

On va dans la direction du bâtiment des cuisines ; c’est un en­droit où on ne me veut pas, vous voyez pourquoi. Cela ne m’empêche pas de suivre la visite de loin, à l’ouïe et à l’odorat. A travers des cou­loirs qui réson­nent, la petite troupe gagne le restaurant végétarien, qui donne sur la rue. Je repère surtout des voix féminines et des rires au passage de Pierre et Michèle. Les odeurs me parviennent aussi : celle de la soupe vietna­mienne se mélange à celle de l’onguent étendu sur la cheville de Michèle. La salle à manger est grande, mais à ce moment, il n’y a que quatre ou cinq clientes.

C’est ensuite le tour d’un endroit fort mystérieux pour moi. On y entend crépiter parfois le clavier d’un ordinateur (c’est un bruit que je reconnais, car j’ai vu une telle machine travailler à l’endroit où l’on donne des cours d’anglais). Mais, avant tout, un mot-clé y est constam­ment répété au travers de toutes les conversations qu’on y en­tend, prin­cipalement en fin de journée et le soir. Ce mot est sida ; il ré­sonne léger et interrogatif dans la bouche des jeunes filles et de quel­ques jeu­nes hom­mes qui s’informent ; il est plus grave chez ceux qui ont vécu des expé­riences à risque, dans l’ignorance ou pour acquérir quelques moyens fi­nan­ciers ; il est angoissé et triste pour qui se sait at­teint ou, pire encore, pour les fa­milles qui doivent héberger un malade. A cha­que oc­casion j’entends les nonnes essayer, à tour de rôle, de donner une réponse adap­tée aux circonstances et un appui frater­nel à ceux qui s’interrogent ou qui souffrent.

Aujourd’hui, on n’en est pas là et nos touristes font le tour d’une grande pièce vide (d’après l’écho que je perçois), ornée d’affiches de pré­vention (ce que j’entends dire par Pierre…). Incidemment, la jeune fille qui est à l’ordinateur a des difficultés ; Trang réagit avec vivacité, donne des ex­plications et le clavier ré­pand de nouveau son tactac à une vitesse inaccoutumée. Tout étant rentré dans l’ordre, ils passent à la boutique voisine, où une jeune brodeuse guette du coin de l’œil la caméra qui filme son travail. Michèle s’intéresse aux broderies et aux peintures exposées, mais elle constate qu’elles doivent plutôt corres­pondre aux goûts de la clientèle locale qu’à ceux des touristes (je rap­porte ici une conver­sation recueillie à ce sujet à la sortie).

Toute l’équipe, que je peux à nouveau suivre facilement, revient vers la cour en passant près des grands papayers qui bordent le cou­loir menant à la grande porte métallique, à côté de la petite pagode (Pierre s’interroge sur la fonc­tion de ce bâtiment). Ils vont rencontrer Tri, notre cheffe à tous. Elle est là à son petit bureau sur le côté de la cour, domi­nant la situation et intervenant auprès des enfants qui jouent avec la balle jaune en mousse apportée par les visiteurs. Tri a l’air d’avoir une sérieuse discussion avec Trang, qui a apporté une liasse de pa­piers. Pierre et Michèle s’asseyent en face d’elle ; on leur offre du thé froid avec de la glace. On échange des politesses plus que des informations. Loc vient à la res­cousse, puis s’enferme dans le local voisin pour réaliser un dessin à l’intention de Michèle ; il faut dire qu’il a deux rêves : l’un est d’être ar­tiste et l’autre de devenir footbal­leur ; il est d’ailleurs toujours revêtu de son maillot rouge de Man­chester (Pierre en profite pour le fil­mer au passage). Au bout d’un moment, Loc revient avec un dessin au trait d’assez grande taille et de bonne facture, ce qui réjouit Mi­chèle. La conversation continue, non sans difficulté puisque tout passe par la tra­duction de Trang. Pierre s’éloigne un moment pour quelques dernières photographies.

En fait, Pierre profite de me retrouver au bord de la cour pour me confier ses impressions. En liaison avec notre capacité d’empathie, les humains nous prennent volontiers comme confidents, d’autant plus que nous savons rester tota­lement discrets. Lui qui vient d’un monde cartésien éprouve quelques difficultés à ne pas obtenir sponta­nément des in­formations précises sur ce qu’il observe. Sur la santé, il reconnaît en porter la responsabi­lité, puisqu’il est tombé sur un sujet déli­cat, que les femmes n’aiment pas beaucoup aborder. Il aurait, par exemple, bien aimé savoir si certains des enfants étaient atteints de malaria (comme il l’a vécu en Afrique avec ses propres élèves) ; quant au parasitisme, il sait que les pensionnai­res de l’institution le vivent probablement tous à des degrés divers, mais que fait-on ? A propos de l’école, dont Michèle et Pierre sont issus (les deux étaient ensei­gnants), on a n’a pas trop de renseignements non plus ; les écoles où vont les en­fants pendant la journée pratiquent-elles la double vacation ? Y a-t-il un accès au lycée pour ces orphelins ou ont-ils la possibilité d’apprendre un métier ? Le re­cours à une traduction a freiné tout le questionnement. Du même coup, Pierre a aussi été agacé par l’omniprésence de l’anglais. Les séquelles coloniales des Fran­çais sont pourtant moins graves que celles de la guerre des Américains ; en ré­alité, c’est un choix économique, comme on dit, qui est fait à travers l’anglais. Pourtant, des organisations francophones appuient la pa­gode et, pour être cohérents, les responsables de l’institution devraient faire aussi le choix de l’informatique (les seuls observés, à la bibliothè­que, n’avaient pas l’air de fonctionner). A l’autre bout, il règne ici une atmosphère calme et détendue ; les quelques enfants rencontrés ont bonne mine et paraissent sinon heureux, du moins contents de leur sort. La com­munauté des orphelins, hommes et chiens, impressionne positivement…

Des gens s’approchent, les confidences s’arrêtent là.

Loc, Tri, Trang, Pierre et Michèle gagnent le portail métallique. Le moment est venu de se dire adieu. Michèle et Pierre sont émus en face de Loc ; qui sait s’ils se reverront. Le son de leur voix devient plus grave et finalement ils cessent de parler. Tri joint les mains et les visi­teurs montent dans le taxi rouge qui va les ramener au centre avec Trang. Je gémis un peu et je vais à l’autre entrée contrôler les ouvriers qui vont aussi partir. A propos, suisse, je ne sais toujours pas ce que ça veut dire…

Transcrit par Samuel Huber en décembre 2005



[1] Pierre apparaîtra plus loin dans le récit.

[2] Dieu Giac est le nom de cette pagode, située dans le Quanh 2 de Saï Gon.

[3] Cet arbre aux fleurs rouges et aux fruits ronds porte le nom de Cannonball Tree (Couroupita guianensis) ; comme son nom l’indique, il est originaire d’Amérique du Sud.

[4] Plutôt une concubine vietnamienne à cette époque.

[5] Vers son lit, Loc a une étagère pour ses livres et un coffre de bois, pour y mettre des habits et ses trésors.