Les adolescents et les nouvelles technologies
La rencontre a lieu à Lausanne dans l’auditoire de la maternité, un local déjà ancien dont les boursouflures du plafond inquiéteraient tout dermatologue confirmé. A l’UMSA étaient associés le Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA), ainsi que le Centre de jeu excessif du Centre St Martin.
Le Professeur P.-A. Michaud, directeur de l’UMSA, introduit le sujet en rappelant par un transparent l’impact que ce thème a eu dans la presse. Il se réfère aussi à l’étude SMASH-02 pour montrer l’ampleur toute relative qu’a pris Internet dans la vie des adolescents. Bien qu’il n’y ait pas de véritable spécialiste en la matière, les responsables de la santé et de l’enseignement se sentent concernés par les dérives possibles des jeunes et les angoisses des parents, A propos de ces derniers, P.-A. Michaud cite opportunément le rôle du Natel prolongement dangereux du cordon ombilical pour les parents anxieux. Sinon, en ce qui concerne les jeux, le Prof. Michaud se réfère à une classification de Serge Tisseron. Il constate au demeurant que le sujet a déjà été abordé par l’ASSA (Association suisse pour la santé des adolescents) dans sa dernière réunion à Berne ; Madame Stéphanie Booth y avait déjà été l’une des conférencières.
Dans ce genre de préoccupation, les spécialistes du domaine de la santé ont l’habitude de s’appuyer sur des études solides effectuées dans le respect des règles de la recherche scientifique confortées par un usage éclairant de la statistique. Or, il semble qu’il n’y ait pas beaucoup de telles études concernant notre région (à l’ASSA, le professeur Süss avait pourtant présenté quelques résultats intéressants et solides, touchant, il est vrai,
Le premier conférencier, le professeur Gilles Monnier, pénaliste et avocat, s’est exprimé sur Les infractions liées aux nouvelles technologies. Sans moyen audiovisuel autre que sa propre personne, il a montré avec brio que finalement on poursuivait dans ce domaine les mêmes types de délits qu’ailleurs, comme, par exemple, la concurrence déloyale, une infraction au droit d’auteur ou à celui des brevets et inventions. Il s’est attaché particulièrement à la responsabilité des fournisseurs d’accès et d’hébergement. Celui qui fournit uniquement l’accès n’est pas punissable (l’utilisateur qui consulte un site n’est pas punissable non plus, quel qu’en soit le contenu). Le fournisseur d’hébergement est punissable si l’on possède une information sure (en France, déjà à partir d’indices concrets). Sinon les infractions que l’on réprime sont le vol de données, l’accès indu, la détérioration de données, l’utilisation frauduleuse ou l’obtention frauduleuse d’une prestation. Le hacking est assimilé à une violation de domicile, alors que le spaming n’es punissable que s’il a une intention négative et qu’il est assimilé à du harcèlement. Quant à la pornographie (représentant un comportement sexuel séparé d’un comportement humain et vulgaire autant qu’importun), on y distingue celle qui est douce (autorisée à un adulte ou un mineur de plus de 16 ans) de celle qui est dure (touchant la pédophilie, la zoophilie ou le recours aux excréments). On tombe sous le coup de la loi s’il y a téléchargement et consultation durable ; la personne connaît l’existence d’un fichier temporaire. Tout en soulignant les difficultés à poursuivre les délits propres à Internet à cause du principe de territorialité le professeur Monnier a terminé avec un sujet d’actualité, à savoir les dispositions anti-racistes. Il a d’emblée rappelé que ce sont les abus qui sont poursuivis et non la simple expression d’une opinion. On poursuit ainsi l’incitation publique à la haine raciale ou à la discrimination, la propagation publique d’une idéologie raciste, le dénigrement, la discrimination publique (outrage direct) ou, enfin, la négation d’un génocide. Comme pour les infractions précédentes, ce sont les excès graves qui sont passibles de poursuite.
Au terme de cet exposé magistral, il faut bien constater que les adolescents mineurs (en fait souvent au-dessous de 16 ans) sont certes protégés contre des excès commis par des fournisseurs et des adultes, mais que l’on n’intervient visiblement que contre des abus manifestes et qu’il ne faut pas compter sur un effet dissuasif de ces dispositions pour prévenir des comportements dangereux pour la santé mentale des jeunes. Ce sont bien les responsables de l’éducation qui doivent prendre les choses en main, soit dans un but préventif, soit pour dénoncer des actes punissables qui n’auraient pas été remarqués par une autorité de police ou judiciaire.
Stéphanie Booth, enseignante et consultante indépendante, a traité de Tout ce que vous avez voulu savoir sur l’usage que les jeunes font d’Internet, des SMS, MSN et autres blogs. Avec le style particulier qui lui est propre, Stéphanie Booth attire l’attention sur elle et sur le message solide qu’elle souhaite transmettre. Elle commence par faire un tour du propriétaire, rappelant incidemment qu’Internet n’est pas virtuel comme on le dit. On passe ainsi du chat aux jeux, sans oublier téléphone et webcam ; on aboutit aux blogs, sites internet gratuits avec une organisation chronologique des contenus. Les blogs favorisent le dialogue ; ils sont aussi un défouloir pour les ados, peu conscients du fait que tout le monde peut consulter ce qu’ils écrivent ou montrent. De facto, il se forme des groupes de »soutien » peu sains qui rassemblent ceux qui souffrent des mêmes difficultés. Stéphanie Booth résume ses observations en insistant sur la surestimation de l’anonymat par les jeunes (persistance des contenus numériques ; elle constate des lacunes dans l’encadrement (éducateurs, parents peu au fait des avancées technologiques) avec l’apparition fréquente de problèmes avec les autorités ; il y a surexposition dans le présent, avec des conséquences à long terme difficiles à estimer. Enfin, les pseudo-groupes de soutien, déjà cités, méritent notre attention quand ils regroupent ceux qui souffrent d’anorexie, de dépression ou de tendances suicidaires, par exemple. Elle montre aussi les côtés positifs de toutes les activités citées, aussi bien pour les jeunes que pour les adultes : créativité, contacts sociaux facilités.
Pour un vision plus complète des thèses développées par Stéphanie Booth, on consultera avec avantage, sur son site bien connu http://climbtothestars.org , le diaporama 20060622-teenagers-and-blogs.
Dans ce deuxième exposé, Stéphanie Booth a bien décrit un certain nombre de composantes du paysage technologique, en mettant un peu en marge les jeux vidéos, dont les aspects parfois violents pourraient paraître incitatifs ou banaliser des situations d’exception. Elle a compris le désarroi et souvent le manque de compétence en la matière des éducateurs et des parents. Elle n’ pas voulu voir dans les excès constatés une atteinte isolée à la santé, mais plutôt ce qui ressemblerait pour nous à une comorbidité. Sa présentation très vivante s’est appuyée finalement sur quelques transparents et, malheureusement, sur quelques inscriptions au tableau noir peu lisibles pour ceux qui n’avaient pas réservé dans les premiers rangs.
Une table ronde, où deux psychiatres, une psychologue et un spécialiste des jeux complétaient l’équipe formée de deux des préopinants (Michaud, Booth), s’est efforcée de répondre aux questions du public formulées. Sans pouvoir résumer ce type d’intervention, notons toutefois que le problème des jeux y a été abordé par les représentants de l’association Swiss Gamers Network, qui bien consciente des risques potentiels a édité une brochure de prévention à l’intention des parents en particulier. Madame C.Speck, psychologue, a insisté sur l’importance du dialogue ; il ne faut pas diaboliser dit-elle, et il n’y a pas de solutions toutes faites. Philippe Stephan (SUPEA) donne quelques pistes en distinguant, par exemple, le jeu passionnel du jeu addictif et en disant que se causer par blog peut aussi faire partie du processus de socialisation. Ce qui est important pour les adolescents, c’est l’aptitude à diversifier ses activités…
Souvent dans les discussions, les conférenciers et les discutants reviennent sur le rôle de la famille et les diverses mesures de prévention qu'elle peut prendre: éviter de laisser un enfant dans sa chambre seul avec l'ordinateur, mettre celui-ci dans un local commun à toute la famille, suivre la construction des blogs en y participant, discuter de leur contenu, et bien d'autres conseils judicieux. Le présupposé à tous ces éléments est l'intérêt et la présence des parents; reconnaissons alors que bien souvent, pour des raisons économiques ou de carrière, les parents sont absents physiquement ou mentalement; c'est là que les dérives des ados risquent d'être les plus graves. Qu'en est-il alors du rôle de l'école ? Visiblement, il doit commencer tôt, avant l'adolescence. Dès le moment où, pour des raisons pédagogiques, on met l'enfant face à l'ordinateur, il faut montrer à l'élève les dangers et dérives sous-jacents de la façon la plus éducative possible; en conséquence, il faut y préparer les enseignants. Les leçons d'informatique ont aussi à compléter leur offre technique par une réflexion critique de l'usage qui est fait des outils qu'elles proposent. On a aussi mis en doute l'efficacité des cours d'éducation à l'image qui, au début, visaient essentiellement le cinéma classique et d'auteur; en fait, que ce soit sur un blog ou avec un téléphone portable, on est en plein dans l'image; il faut seulement évoluer et proposer à l'analyse autant des séries TV (pour en démonter le mécanisme) que des extraits de blogs ou des vidéos transmises su le net. Notons enfin, en marge des familles et de l'école, le rôle des travailleurs sociaux qui accompagnent souvent des personnes à la destinée problématique; eux aussi doivent être bien au clair à propos de cette composante de la vie moderne, qui, au même titre qu'une drogue, peut venir interférer dans le devenir de leurs "clients".

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